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Désapprendre pour mieux réapprendre

© Tyler Lastovich

Parmi les projets d’aménagement de notre terrain en Dordogne a germé l’idée de construire, nous-mêmes et à la main, un abri au fond du jardin, accolé à la forêt, avec les matériaux naturels présents sur place (globalement le bois et la terre). Les « anciens » avaient des pratiques soutenables et un sacré bon sens écologique : réduire l’empreinte écologique et l’impact sanitaire de nos pratiques au strict minimum, le mirage pétrolier n’ayant pas encore frappé. Aussi, bâtir en respectant l’histoire des lieux nous tient particulièrement à cœur et nous nous intéressons à l’habitat vernaculaire de notre territoire, la maison « doubleaude », magnifiquement représenté par la Ferme du Parcot.

Notre rencontre avec l’Épi Family, c’est avant tout une histoire de trajectoires. Des lignes de vies, tracées dans l’espace temps, qui viennent à se croiser en formant avec fugacité un alignement intense. Nous les suivons depuis un certain temps sur Instagram. Leur compte @lepifamily irradie de couleurs chaudes et de bonnes ondes. À mi-chemin entre vie familiale et activité professionnelle, il décomplexe les néophytes que nous sommes et nous parle sans ambiguïté, venant nous aussi d’autres horizons et souvent entourés de marmots. Notre emploi du temps ne nous offre que trop rarement du temps libre, mais nous les contactons sans trop d’espoir pour savoir s’il serait possible d’arranger un stage de 2 jours sur les bases de la charpente traditionnelle et des murs en terre-paille en dehors du planning proposé sur le site. Lors d’un échange téléphonique chaleureux avec Bruno, nous exposons le projet. Grâce à leur grande souplesse et gentillesse, nous parvenons à caler ce nouvel apprentissage pendant notre court créneau estival. Cerise sur le gâteau, nous logerons au fond du jardin dans leur superbe tiny house Flamenco, par ailleurs disponible à la réservation, et partagerons certains repas en famille. Ces moments de pause seront l’occasion pour nous d’échanger sur nos parcours respectifs et d’en apprécier les convergences.

Less is more

Bruno a laissé derrière lui ses années d’ingénieur pour Airbus, leader aéronautique français, sa vie de bureau, ses déménagements et ses installations dans différents pays européens comme la Tchéquie, d’où Katy est originaire, ou l’Allemagne. L’envie de liberté, de simplicité et de naturel se faisant ressentir, Katy et Bruno ont quitté job et vie citadine confortable pour s’établir là où Bruno a grandi et démarrer une toute autre vie, avec leur premier enfant. Rangés l’ordinateur, la souris, le costume, finis les slides Powerpoint.

Une remise en question profonde, un pas de côté nécessaire pour apprécier parfois la vacuité de nos activités et les modifier, afin de se repositionner face à l’essentiel. Déconstruire notre mode de pensée, critiquer notre mode de vie, voir autrement ce système bancal auquel on souhaite désormais contribuer différemment, tout cela est très difficile. Pourtant, face au glissement du monde et ses paroxysmes, nombre de gens entament un processus similaire et désapprennent pour réapprendre.

Désormais pour Katy et Bruno, le maître-mot c’est « faire soi-même » : alimentation, jardinage, bricolage, garde et éducation des enfants, auto-partage, tout y passe. Le temps gâché à courir derrière l’argent pour déléguer et faire faire est maintenant consacré bien plus utilement à acquérir, maîtriser et pratiquer des savoirs oubliés, négligés, pourtant basiques, vitaux. Quelle richesse celle de savoir faire, quelle liberté celle de faire.

Pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, Bruno se forme au bâti traditionnel et aux techniques bois de l’architecture poteau-poutre, terre-paille et couverture en chaume auprès de professionnels, directement sur le terrain. Rien de mieux que plonger dedans. En ligne de mire, l’auto-construction de leur future maison familiale. Mais d’ici là, un bâtiment témoin, lieu salutaire d’expérimentation et d’exercice, est construit et sert de support démonstratif pour les stagiaires qui passent lors des formations prodiguées régulièrement en tout petit comité.

Bruno et Katy, devant le bâti réalisé en techniques anciennes, sur le lieu des stages © Bruno Chollet

Jour 1 : charpente à l’ancienne

Partis aux aurores de Bordeaux, nous traversons la belle campagne de l’Entre-deux-Mers, passant par Créon, Sauveterre-de-Guyenne… jusqu’à l’arrivée à Monségur. À la limite du Lot-et-Garonne, la petite ville surplombe le Dropt ; son cœur, avec sa halle et ses arcades, est très agréable. On s’y sent bien. Nous ne parlerons pas technique ici, cet article n’en est pas le sujet. Peu de vocabulaire, vous nous pardonnerez !

La formation commence sans attendre, Bruno nous amène prendre le café encore fumant dans un bois appartenant à sa famille, situé à quelques minutes de chez lui. La matinée est consacrée à l’équarrissage (du bois). Une fois repéré et abattu un arbre à l’essence et au tronc réunissant les critères recherchés, on trace la grume (portion de tronc) et on la travaille manuellement en retirant à la hache les parties externes sur quatre côtés longitudinaux afin d’arriver sommairement à une poutre de section carrée ou rectangulaire. On peaufine ensuite chaque face dans le détail pour les aplanir. La pièce de bois (poutre, lien, sablière…) est ensuite transportée sur le lieu d’assemblage de la charpente (pan pour les murs ou ferme pour la toiture), les restes de bois restant sur place en forêt, décomposés puis intégrés naturellement au sol de la forêt. Il est donc logique d’utiliser, quand on peut, un bois prélevé localement. Manier des haches parfois lourdes, debout, en équilibre instable sur un tronc rond, et retirer de petites épaisseurs de fibres de bois sur plusieurs mètres, un copeau à la fois, peut sembler fatigant (ça l’est !). Mais c’est incroyablement ressourçant. La concentration mentale et la répétition des gestes ont la faculté de vider complètement la tête. Le bruit répété des haches (clap, poc…) frappant les différentes couches de bois, l’odeur de la forêt, mettent les sens en éveil et font que le corps se recentre et s’apaise. Nous avons tous les deux ressentis immédiatement comme une sorte d’addiction à ce travail, alors que nous sommes déjà accoutumés au travail du bois ou d’autres matériaux en intérieur. Et ne vous méprenez pas, femme ou homme, c’est à la portée de tou-te-s.

Après un pique-nique bienvenu, délicieusement préparé par nos hôtes et pris sur place, nous sommes passés l’après-midi à l’assemblage, en technique tenon-mortaise, de pièces pour différentes parties d’une charpente traditionnelle. Le tenon étant l’extrémité « mâle » d’une pièce taillée de manière à entrer dans un creux « femelle » appelé mortaise sur le côté d’une seconde pièce. Il existe une multitude de variations d’assemblage tenon-mortaise afin de palier à tous les besoins, à toutes les forces, tous les angles qu’on peut possiblement rencontrer dans un bâti. Une fois les mesures correctement prises et les tracés réalisés au fil à plomb sur les deux pièces, le travail consiste alors à travailler le bois pour que l’encastrement et la jointure des pièces soient les plus parfaits, avant d’être verrouillés par une dernière petite pièce transversale, la cheville. Soyons honnêtes, réussir dès le premier jour à réaliser un assemblage parfait est quasi impossible, mais une chose est sûre, on n’a qu’une idée en tête malgré l’usure musculaire : recommencer pour s’améliorer !

Cette première journée touchant à sa fin, nous avons rangé le matériel et nous sommes attablés pour débriefer l’expérience et refaire le monde autour d’une bière fraîche, baignés par les rayons du soleil couchant sur la campagne. Direction ensuite Flamenco, la tiny confortable, pour une bonne douche et un repos mérité !

Jour 2 : terre-paille, torchis et enduit terre

Au lever, une belle surprise nous attend sous le petit auvent de la tiny, un panier garni de pâtisseries et confitures maison, un café chaud, un jus de fruits frais… de quoi démarrer la journée d’un sacré bon pied !

Au programme de la matinée, avant de mettre la main dans la terre et la paille, nous façonnons des morceaux de bois à positionner horizontalement entre les colombes (parties verticales d’un pan de mur), afin de servir d’armature pour le comblement. Des bûches, que l’on coupe en deux avec un départoir et que l’on affine à la hachette, vont se caler dans les rainures et trous préalablement faits entre deux colombes afin d’en rythmer la hauteur. On appelle ces morceaux les éclisses (photo). Elles serviront à maintenir en place les paquets de mélange de terre et de paille (le fameux torchis) qui feront les murs. Nous en faisons donc quelques unes pour compléter le pan de travail avant de passer aux choses sérieuses.

Première étape, creuser le sol à une certaine profondeur pour en extraire un peu de couche argileuse (si tant est qu’on ait un sol pourvu !). Seconde étape, mettre de côté de la paille ou du foin et en hacher une partie à la cisaille dans une poubelle ou une grande bassine (pour l’enduit plus tard). Troisième étape, remplir quelques arrosoirs ou seaux d’eau de pluie (ou simplement approcher le tuyau d’eau courante). Quatrième étape, étendre une bâche sur le sol et préparer une bétonnière. On est prêt. Pour le torchis, ce mélange qui va servir à combler les murs sur les éclisses entre les colombes, nous mélangeons sur la bâche au sol, à proportions égales, la terre argileuse (saturée en eau depuis la veille), du sable et de la paille non hachée (ou du foin ou toutes autres tiges de graminées sèches) et ajoutons petit à petit de l’eau. Nous piétinons ce mélange et le malaxons à la main jusqu’à avoir un mélange homogène suffisamment collant pour en faire des gros boudins que nous disposons à cheval sur les éclisses et façonnons au fur et à mesure. L’idée générale est de remplir le mur et de colmater les boudins les uns aux autres, de gauche à droite et bas en haut.

Une fois le pan de mur comblé de torchis, vient la phase de l’enduit. La pause méridienne arrive à point nommé pour laisser suffisamment sécher le torchis. Katy et Bruno ont dressé une table champêtre dans un endroit ombragé de leur jardin et prévu un repas estival parfait, on ne saurait être mieux reçus. Leur petit dernier, né après leur changement de vie, nous accompagne gaiement. Cet instant de mignonnerie, encore tout souillés de glaise, arrive à point nommé. Après le café, la dernière demi-journée de formation pointe le bout de son nez et annonce l’apprentissage de l’enduit terre, lissant l’aspect mural définitif. C’est la couche intermédiaire entre le torchis et l’enduit de finition (à la chaux par exemple, blanc ou coloré). La bétonnière est préparée avec un léger fond d’eau, préalable inconditionnel à tout ajout de matière, auquel on ajoute un volume de sable, puis un volume de terre argileuse, un demi-volume de paille finement hachée (ou foin, rappelez-vous de l’étape cisaille), à nouveau un demi volume de sable et enfin de l’eau, petit à petit, jusqu’à former un mouvement régulier dans le tournis de la bétonnière, une sorte de vague homogène se décollant parfaitement pour retomber dans un bruit répétitif, un « floc »signalant la bonne consistance du mélange. On extrait alors le mélange dans des seaux et à l’aide de taloches (platoir, lisseuse), on travaille à réaliser des petits boudins collants qu’on pose grossièrement, en un ou deux coups, toujours de gauche à droite et de bas en haut, sur le torchis suffisamment sec mais pas trop pour rester adhérant. Une fois cette nouvelle couche suffisamment tirée (séchée) superficiellement, on vient en presser la surface, dans un mouvement constant de cercles excentriques, pour l’aplanir et donner au pan de mur un aspect lisse avec un minimum d’aspérités. Il n’y a plus qu’à laisser sécher, le mur est finalisé, et bien que brut de finition, il peut durer ainsi des années. Cette technique a permis à la vieille bâtisse présente sur notre terrain, faite par des mains inexpertes il y a plus d’un siècle, de perdurer depuis et tenir encore sacrément le coup. Nous ne saurions en dire autant des pavillons des années 80 ou des immeubles de béton bardés de tôle qui poussent partout. Le temps est venu de nettoyer et ranger les outils, les matériaux, les affaires, et de se poser autour d’une citronnade et quelques biscuits tout juste sortis du four, afin de conclure ce séjour, commenter les schémas de notre projet et donner à cette rencontre une dimension plus personnelle.

S’émanciper

Nos deux jours passés dans le sud de la Gironde, chez Bruno et Katy, à manier les outils et manipuler la matière, auront confirmé nos envies de retour aux sources, notre projet. Ils sont des hôtes incroyablement chaleureux et humains, leur tiny est confortable et mignonne, leurs repas sont délicieux, la formation proposée est agréable, rythmée, accessible à tou-te-s. Nous ne nous étendrons pas sur ces qualités, pour la simple et bonne raison que nous vous recommandons chaudement d’expérimenter cela vous-même.

Au-delà de ces aspects, nous souhaitons insister sur une dimension très importante à nos yeux : l’émancipation. Réduire sa dépendance, son recours au « faire faire ». Acquérir des savoirs, des compétences, des connaissances, tester, pratiquer, faire, faire soi-même, avec ce qu’on a. Quitter la ville, s’extraire de l’emballement du monde, ralentir. Parce que faire les choses prend du temps, et faire des belles choses encore plus, il est temps de redonner du temps au temps.

O.

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