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L’idée d’un verger fou

Arbre fruitier en fleurs
© Max

Parties essentielles de tout terrain dont les occupants souhaitent produire eux-même leur alimentation, le verger et le potager nécessitent une grande attention dès la réflexion en amont du projet, lors de la conception du plan d’aménagement du terrain, ce qu’on appelle le design pour les amateurs d’anglicisme en jargon permaculturel. Nous ne nous étendrons pas sur le zonage de permaculture, de nombreux sites internet et autres ouvrages abordent cela très bien (allez jeter un œil dans le coin bibliothèque ou le coin podcasts). Nous aborderons dans cet article le verger, c’est à dire l’espace cultivé réservé aux arbres fruitiers, du latin viridiarium qui signifie petit groupe d’arbres, mais notre définition commune se rapproche plutôt du mot latin arboretum désignant un groupe d’arbres cultivés.

Nous ne nous étendrons pas sur la conception de vergers monoculturels, présentant au gré des parcelles des alignements d’arbres identiques, conduits de la même façon sur des rangs de dizaines ou centaines de mètres linéaires. Optimisation du distançage de plantation en rapport avec la mécanisation choisie, itinéraires techniques culturaux à haut niveau d’intervention, comprenant l’entretien (enherbement, taille…), la gestion des ravageurs et les traitements préventifs ou curatifs, les protections climatiques, la récolte… Même s’il est incontournable d’avoir de solides connaissances de l’ensemble de ces pratiques, c’est avant tout le choix du modèle de verger qui conditionne l’importance de ces facteurs. Choisir de conduire un verger intensif c’est tout mettre en œuvre pour tendre vers une production certes qualitative (terme à géométrie variable) mais surtout quantitative, destinée à être exportée au-delà du lieu de production. Vous l’aurez compris, ce n’est pas notre choix ici.

Homo nubilus

Que de chemin parcouru depuis l’homo habilis, notre lointain ancêtre il y a quelques 2,5 millions d’années, qui fut le premier homme debout et suffisamment habile pour créer des outils de bois ou de pierre. Ces deux derniers siècles, l’emballement de la technologie a puissamment permis de nourrir une humanité exponentiellement croissante. L’homme a mis au point des techniques incroyables pour pousser le végétal à l’extrême. Or, nous savons depuis les années 1970 les conséquences aberrantes. Et pour toute réponse, l’absence de courage, l’incompétence, le déni, l’aveuglement (du latin nubilus, à l’esprit aveuglé, privé de faculté de discernement) de nos dirigeants qui nous conduisent chaque jour plus inévitablement vers une impasse systémique. L’agriculture et l’alimentation sont des secteurs primordiaux qui doivent être repensés à tous les niveaux tant leurs impacts écologique, sanitaire et énergétique sont sans commune mesure. Alors à notre modeste échelle, nous avons décidé d’agir.

Jardin forêt, un concept flou

Lors de nos stages passés et aujourd’hui encore dans nos cursus de formation, nous avons visité et travaillé dans différents lieux et les retours d’expériences des gestionnaires nous ont conforté dans notre intention première, celle de créer un lieu de production humble et diversifié, le plus naturel possible avec le moins d’intervention possible. Si notre but est d’abord de diminuer notre recours aux circuits d’approvisionnements commerciaux classiques, par souci écologique et financier, il est aussi de nous désaliéner du travail, produire pour moins acheter et moins dépendre. Ne voyez là aucune naïveté. Hors de question donc de recréer une quelconque machine à gaz. Pour cela, nous sommes en train d’imaginer un panel de cultures rustiques, résistantes et hétérogènes, tant en étalement saisonnier qu’en diversité d’espèces consommables, le tout en accord avec les particularités de notre terrain.

Ces dernières années, notamment depuis le livre de Martin Crawford, le terme composé jardin-forêt (ou forêt-jardin) est fortement employé et connoté, excitant les esprits en promettant luxuriance, abondance et oisiveté. Il renvoie à l’imaginaire des peuples premiers en juxtaposant ces deux mots dans une forme abstraite dont l’esprit ne sait trop quoi faire : endroit sauvage ou lieu cultivé, espèces comestibles ou non, plantes pérennes ou annuelles ? Ni jungle, ni forêt, ni verger, ni jardin, ni parc, ni friche, ni potager… la réponse est : ni l’un ni l’autre, un peu tout, un lieu magnifiquement hybride. Tous les jardins-forêts seront différents, et qui tentera de normer ou définir correctement ce terme a bien du courage.

Verger fou

Nous l’appellerons finalement notre verger fou, à l’image de nos désirs : partiellement sauvage et spontané, subtilement aménagé, discrètement balisé, paresseusement entretenu, avec la volonté profonde d’accompagner et d’orienter, plutôt que forcer et contraindre, un verger fou aux nombreuses espèces comestibles, plus ou moins connues, plus ou moins locales, plus ou moins étagées, aux végétaux dont les utilisations et les services sont éprouvés. Un verger fou, inspiré du concept de jardin-punk du paysagiste Éric Lenoir et de la Forêt gourmande de Fabrice Desjours, qui n’aura pas, à terme, besoin d’intervention soutenue ou d’intrants réguliers. Un verger fou dans lequel glaner le repas une grande partie de l’année et récolter les produits à conserver, donner ou troquer avec les voisins et les amis.

La proportion est déjà définie : il occupera environ deux tiers de la partie anthropisée du terrain, c’est à dire celle dans laquelle nous évoluerons. Le tiers restant sera dédié à l’habitat, au potager et sa serre, ainsi qu’aux espaces de circulation. Il sera le prolongement de l’autre partie du terrain, déjà boisée, qui restera sauvage (la fameuse zone 5 en permaculture). Nous avons pris la décision de ne pas clôturer cette dernière pour ne pas entraver la grande faune (cervidés, suidés, canidés ou félidés sauvages…) même si en milieu rural, nous le savons pertinemment car nous y avons grandi, c’est potentiellement risquer des comportements irrespectueux et des incivilités de la part de tiers.

Cet automne, seul l’espace destiné à être occupé sera donc entouré d’une clôture forestière afin de protéger les prochaines plantations des gros animaux sauvages (galeries, fouissement, broutage…). Il est malheureux de devoir s’y résoudre, mais si on souhaite en consommer les fruits, la protection d’un verger est inéluctable… Toutefois, il faut savoir que la petite faune terrestre restera bien sûr libre d’aller et venir. Cet hiver, nous nous attèlerons ensuite à la plantation de nouvelles haies et à la réfection des haies champêtres existantes, ainsi qu’à la remise en forme du sol. Libéré de l’homme depuis une génération, il est actuellement en stade pré-forestier et malgré cela, le sol très drainant reste pauvre. Si nous souhaitons planter demain ici, il faut aujourd’hui le nourrir pour y relancer la vie. Concernant la composition de ce verger fou, nous y reviendrons plus en détail dans un prochain article.

C’est donc un programme sympathique qui nous attend, que nous essaierons de documenter autant que possible, dans ce blog ou sur notre compte Instagram. Nous vous remercions pour votre lecture et nous sommes ouverts à toute proposition d’aide (fourniture de plants, prêt de matériel, aide manuelle…) pour ce projet en Dordogne au cœur de la Vallée de l’Isle, alors n’hésitez pas à commenter et partager cet article si ce projet vous parle.

O.

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