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Prise de conscience

© Philipp Deus

Ressentir, réaliser, comprendre quelque chose, en devenir conscient, est un processus de longue haleine qui met en jeu de nombreux facteurs. La prise de conscience, telle une graine qui germe, nécessite un terreau favorable. Le nôtre aura certainement été notre enfance, où nos racines sont inévitablement ancrées, et le milieu dans lequel nous avons grandi bien plus que le lieu.

Gamins de la campagne

Dans les années 80 et début 90, nos terrains de jeux étaient les champs, les forêts, les ruisseaux et les étangs. Nous croquions les fruits à même les arbres, boulottions les épis de maïs à même le plant, construisions des cabanes dans les bois, faisions les idiots sur des tracteurs, partions en bande sur nos vélos cross, nous endormions dans les herbes hautes. Raconter ça à nos enfants, qui n’ont quasiment connu que la ville, accroche des étoiles dans leurs yeux et nous rend nostalgiques. Quoi qu’on en pense, nous sommes persuadés que grandir au contact de la nature développe la sensibilité envers les mondes végétal et animal et ancre bien profond en soi le goût des grands espaces. Tellement loin d’ailleurs qu’on peut facilement l’oublier une fois jeune adulte, hypnotisé par le moindre artifice.

Nos grands-parents étaient paysans, agriculteurs. Ils produisaient eux-même la majorité de leur alimentation, « c’était du boulot mais ça coûtait pas cher ». C’était surtout une question de bon sens. S’il manquait quelque chose, on voyait ça avec le voisin ou bien on descendait « à la ville » faire une course. Mais ce fonctionnement qui perdurait depuis longtemps était sur le point d’être radicalement bouleversé. Dans la période d’après guerre, ils rêvent alors d’une autre vie pour leurs enfants, nos parents. L’heure est à la mécanisation et à l’industrialisation. On remembre les campagnes. C’est l’exode des jeunes adultes vers les villes qui survendent la « modernité », pour les études ou le boulot. Le monde rural est ringardisé. Nos parents, élevés dans le respect des normes, deviennent de bons et dociles actifs. Ils commencent à travailler jeunes, ils deviennent commerçants ou fonctionnaires, leurs carrières sont linéaires.

Et nous voilà dans les années 70 et 80. À cette époque, c’est « métro-boulot-dodo » pour nos parents : la tête dans le guidon, à se fatiguer plus que de raison pour rembourser des crédits à taux variables et rembourser leur pavillon Cosmos ou Phenix. La ville leur restant malgré tout inaccessible, c’est en périphérie qu’ils s’installent. Et « la périphérie », dans les années 80, c’est la campagne qui voit fleurir les lotissements. Grand bien nous fasse, à nous la grande vie au grand air.

Parentalité et jobs hors sol

Notre scolarité a été classique : primaire et collège en milieu rural, lycée et fac à la ville, filières gestion et comptabilité pour l’une, scientifique puis linguistique pour l’autre, qui enchaîne avec le service militaire dans l’un des derniers contingents, direction un camp de manœuvre de l’Est : 10 mois qui seront une révélation sur la propension de l’homme à abêtir. Vient le temps des premiers jobs. Nos diplômes « supérieurs » ne nous ouvrent évidemment pas les portes idéalisées et nous expérimentons alors plusieurs secteurs : grande distribution ou enseignement dans un premier temps, publicité/communication ou prestation de service informatique dans un second temps après (déjà !) une première réorientation professionnelle. Sans recul sur le coup, on profite naïvement du moment. Jeunes actifs sans enfant, on sort, on se cultive, on boit des verres entre amis, tandis que parallèlement, on se fait exploiter au boulot : pas d’horaire fixe, des salaires au ras du plancher parce que tu comprends, y’en a 10 comme toi qui cognent à la porte. Pour faire tourner la machine à cash et vendre toujours plus, on met en place des stratégies de vente, on rend sexy des produits inutiles. Il faut à tout prix optimiser les process, dégager des marges sans cesse plus importantes, quitte à bosser malade pour obtenir la prime d’assiduité, mais surtout, exploser les objectifs.

Un pas à la fois

Les enfants grandissent vite, ils entament déjà leur seconde décennie. Nos activités ont évolué aussi. Nous nous sommes extraits du système hiérarchique souvent patriarcal sclérosé de l’entreprise et avons quitté la fausse sécurité véritablement assujettissante du salariat. Aujourd’hui nous sommes parvenus tant bien que mal à une certaine indépendance professionnelle. Nous avons au cours de notre parcours fait des choix simples mais impactants : supporter quantité d’associations qui œuvrent à changer ce monde, opter pour des banques respectueuses et un fournisseur d’énergie vraiment renouvelable, ne manger quasiment plus de viande, bannir les voyages en avion, s’investir dans des dynamiques locales environnementales ou solidaires. Nous avons expliqué ces démarches aux enfants et les y avons associés, même si nous ne les avons pas constamment avec nous, famille recomposée oblige. Exemple anecdotique, ramasser des déchets lors des sorties sur les plages océanes ou des randonnées en forêt est devenu un jeu dont les garçons raffolent : ils partent en expédition et comparent leurs magots. Jardiner est devenu un passe-temps familial, on met les mains dans la terre, on scrute les insectes, on apprend comment ce grand ensemble interagit. Les enfants sont les premiers à plonger dans les orties pour la cueillette de la soupe du soir.

Comme c’est mignon, hein.

Vous connaissez peut-être aussi ce sentiment d’inachevé, d’inassouvi, voire de frustration. En effet, s’arrêter là serait risible. Le problème quand on commence à ouvrir les yeux sur les dysfonctionnements de la société et la destruction du vivant, c’est qu’on ne peut plus les refermer. C’est probablement la raison pour laquelle beaucoup préfèrent, consciemment ou non, le confort trompeur d’un déni de court terme. S’ouvrir à la réalité de l’état du monde demande de la volonté et fait traverser des phases psychologiques en forme de montagnes russes. Or, en tant que rouage du monde, aussi insignifiant soit-il, on a le devoir moral de se corriger. Les news négatives impactent et bouleversent. Parfois on pleure de rage ou de désespoir devant les horribles records météo qui s’enchaînent, les espèces qui disparaissent les unes après les autres, les bousculades durant les soldes pour la dernière TV connectée Samsung, les glaciers qui reculent, les guerres géostratégiques pour les dernières onces de métaux rares, les pubs pour des forfaits mobile de 80 Go à 5€, les migrations climatiques qui ont déjà commencé, l’escalade sécuritaire et répressive de nos pathétiques « démocraties », les inégalités sociales toujours plus grandes… On se dit que fermer le robinet quand on se brosse les dents, apporter son verre à la benne, tout ça est d’un ridicule affligeant, que ça ne sert à rien, que l’inertie systémique est telle que, comme un tsunami, elle emportera tout sur son passage. Mais on se trompe.

Agir

La chose primordiale à savoir c’est celle-ci : l’action est cathartique. Dès qu’on se met en mouvement, on se libère, on se sent vivant et acteur, on laisse le fatalisme derrière soi. Et surtout, on vit plus en accord avec ses valeurs, on montre un exemple, on fait sa part, comme le colibri dont vous connaissez probablement la fable. Rien qu’en France, nous sommes des milliers à être entrés en mouvement et des centaines de milliers, voire des millions à ressentir les incohérences du système et désirer qu’il change. Une société humaniste qui protège et émancipe, une démocratie où chaque citoyen a son mot à dire, une nature qu’on préserve plutôt qu’on exploite…

Tous ces futurs possibles ont besoin de nous. Maintenant.

O.

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